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L’Évêché - Chapitre 2

L’Évêché - Thriller de Bernard Cornuaille paru en Mai 2010 aux Editions Aristote




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CHAPITRE 02

Mercredi 18 juillet 2007, matin

Tony n’était pas en forme, ce matin : Anne, son épouse, l’avait emmené, la veille au soir, chez les Dufresne. Il n’aimait pas sortir dans le milieu de la semaine, mais cette invitation semblait tellement importante pour Anne qu’il n’avait pas voulu la décevoir !

La soirée s’était éternisée. Valérie et Jacques Dufresne étaient un couple sympathique. Jacques, trente-cinq ans, cheveux rares, avait profité de cette carence pour se raser le crâne, et le résultat était plutôt satisfaisant. Sa femme prenait plaisir à lui caresser la tête en disant : « j’aime lui passer la main dans les cheveux. » Jacques était toujours d’une grande élégance. Il dirigeait un cabinet d’assurances réputé et prospère. Le couple était aisé.

Valérie, belle brune, de type méditerranéen, avait le même âge que son mari. Elle ne pouvait avoir d’enfant, au grand désespoir du couple qui envisageait une adoption. Femme active, elle avait monté, depuis deux ans, une affaire de vente à domicile de sous-vêtements féminins.

Ils habitaient une superbe maison située à une dizaine de kilomètres de Reims, dans un petit village typiquement champenois. Cette soirée avait été organisée par Valérie. Elle souhaitait montrer à ses amies sa nouvelle collection de sous-vêtements.

Il y avait une dizaine de couples que Tony avait déjà rencontrés au gré des invitations. Valérie prenait plaisir à défiler en tenues légères devant son parterre d’amies et leurs maris. Elle avait présenté un bustier noir en dentelle qui mettait en valeur des seins magnifiques. Ils donnaient l’impression d’être offerts sur un plateau. Cette merveille assortie d’un mini string transparent ne laissait rien ignorer de sa pilosité.

Dans la pièce, la température semblait avoir grimpé. Il faut dire que Valérie était extrêmement sexy. Elle prenait plaisir à faire monter la libido de ses amies…et celle de leurs maris. En frôlant Tony, elle lui avait fait un clin d’oeil coquin, et lui avait lancé :

­­- Voilà, ce que tu devrais acheter à Anne ! Je suis sûre que tu me remercierais.

Tony remarqua que Jacques faisait un peu « la gueule ». Il n’appréciait pas, particulièrement, la prestation de sa femme qui se trémoussait devant les époux de ses copines.

Chaque amie avait ensuite passé sa commande auprès de Valérie, avec le consentement empressé des conjoints. Puis, Jacques déboucha quelques bouteilles de champagne supplémentaires. La soirée s’était terminée, vers une heure du matin, dans une euphorie générale.

En arrivant chez eux, Anne voulut faire une présentation privée de ses achats à son mari. Elle avait fait l’acquisition du dernier modèle présenté par Valérie, mais en blanc. Ce qui convenait parfaitement à sa peau mate.

Lorsqu’Anne sortit de la salle de bain, Tony loua le ciel d’avoir une femme aussi séduisante. En la prenant dans ses bras, il pensa : « Il faudra que je remercie Valérie. »

°°°

Tony n’avait pas habituellement le réveil difficile, mais aujourd’hui, il ne pouvait garder les yeux ouverts. Le tic-tac de l’horloge ancienne, que sa décoratrice de femme avait installée dans la cuisine, lui tambourinait la tête. Après avoir avalé un grand bol de café, la forme lui revint. Il écouta, à la radio, l’annonce des informations de sept heures trente. Ne jugeant pas utile d’en apprendre davantage, il ferma le poste, prit sa veste et se dirigea vers le garage. Au volant de son 4x4 Toyota, il prit la direction de l’hôtel de police, boulevard Louis Roederer.

Anne dormait encore. Décoratrice indépendante, elle avait aménagé son temps de travail de façon à être disponible le mercredi. Aucun client n’avait jamais pu empiéter sur cette journée réservée aux enfants. Elle pouvait ainsi se consacrer à Mathieu et à Tom, âgés de six et dix ans.

Tony Lanvin, d’origine espagnole, quarante-deux ans, un mètre quatre-vingt-deux, quatre-vingt-cinq kilos, conservait un côté jovial malgré les aspects rudes de son métier. Commissaire divisionnaire, chef du SRPJ de Reims, depuis bientôt quatre ans, il avait en charge l’équivalent d’une PME : une quarantaine de personnes à manager avec chacun son caractère et ses problèmes.

Cet effectif se répartissait entre les différentes brigades : stupéfiants, criminelle, financière et l’identité judiciaire plus souvent appelée, dans les séries policières, « police scientifique ».

Tony avait eu à traiter quelques affaires délicates et s’en était plutôt bien sorti. Sa hiérarchie l’estimait et ses collègues l’appréciaient. Son flair et son efficacité étaient reconnus de tous. Depuis quelques mois toutefois, son flair semblait lui faire défaut.

Le juge d’instruction Valentin avait saisi le SRPJ pour prendre en charge un dossier particulièrement sensible. Un crime similaire s’était déjà produit à Reims, juste avant l’arrivée de Tony au SRPJ. Un corps de femme dénudé avait été découvert dans un bassin du jardin du Palais du Tau. La tête tranchée n’avait pas été retrouvée. Le prédécesseur du commissaire Lanvin n’avait pu identifier la victime. L’affaire n’avait jamais abouti. Après plusieurs mois de vaines recherches, le dossier avait été mis en sommeil.

De nouveau, deux cadavres de jeunes femmes avaient été découverts dans des conditions semblables et particulièrement atroces. Tony tournait en rond, n’ayant aucune piste satisfaisante. Chaque jour, le juge Valentin l’appelait pour connaître les dernières évolutions et il n’y en avait pas. Le juge mécontent ne lui avait pas caché qu’il commençait à regretter son choix. La SR aurait certainement fait mieux, lui avait-il dit !

Tony, de très mauvaise humeur, avait demandé au commandant Landrian de rassembler toute la brigade, afin de faire un ultime point de la situation.

En arrivant au 40, boulevard Louis Roederer, le commissaire se dirigea vers son bureau au quatrième étage. La brigade au complet était réunie dans la salle, au bout du couloir :

« Le commandant Paul Landrian chef de la brigade criminelle, le capitaine Eva Broskovick son adjoint, les lieutenants Pascal Brisson, René Courtin et Éric Germain et les agents Laurent Bonnefroid, Gérard Levert, Rachid Raffi et Yveline Bailler. »

Ils buvaient leur premier café de la journée.

- Bonjour patron, firent-ils en chœur.

- Bonjour, répondit Tony.

- Une petite mine, patron ! Reprit Eva qui, étant la seule femme officier de la brigade, se permettait quelques familiarités avec le commissaire.

- La nuit a été dure, répliqua-t-il, énigmatique.

Puis s’adressant au chef de la brigade criminelle.

- Commandant, faites-nous un topo complet de l’affaire. On reprend tout à zéro. Je veux des résultats. Il y a quelque chose qui nous échappe. Vous allez vous remuer les fesses ! dit-il en regardant l’équipe.

Le commandant Paul Landrian était l’opposé de son patron, de taille moyenne, mince, très sportif, d’un naturel calme et impassible. Il ne fallait toutefois pas s’y tromper : dans ses yeux brillaient un éclat et une vivacité qui contredisaient son apparence flegmatique. Paul Landrian, trente-neuf ans, dirigeait la brigade criminelle depuis trois ans.

- Ok, patron. Je résume :

Le 12 mai dernier, un promeneur découvre dans la forêt de Verzy, au lieu dit « Carrière pédagogique », le cadavre dénudé d’une jeune femme. La victime est enterrée jusqu’aux épaules. La tête a été séparée du corps, puis posée à côté, sur le sol. Arrosée d’essence, elle n’a brûlé qu’en partie, ne rendant pas totalement méconnaissable la malheureuse victime.

Le rapport du médecin légiste précise : Femme, type européen, blonde, 1 mètre 72, 60 kilos, âge environ 29 ans. Le corps est couvert de brûlures occasionnées par des cendres chaudes. N’a pas subi de violences sexuelles. La mort remonte à une dizaine de jours. Le cadavre a été transporté post mortem à l’endroit où il a été découvert. Il précise également que la tête a été séparée du corps sur le lieu de la mise en scène.

Nous n’avons aucune idée de son identité.

L’identité judiciaire n’a relevé que peu d’indices. Rien qui, pour l’instant, ne puisse nous mettre sur une piste.

Nous supposons que le corps a été déposé après le 1er Mai. Avant, il aurait été découvert par des promeneurs en quête de muguet. Nous avons interrogé les délinquants sexuels répertoriés dans la région : rien de concluant.

Nous n’avons, à ce jour, après deux mois d’enquête, aucune piste sérieuse.

- Merde, au bout de deux mois, vous n’avez rien ! éructa le commissaire.

Impassible, le commandant Landrian poursuivit :

- Le 15 juin, donc un mois plus tard, toujours en forêt de Verzy, au lieu dit « Bois des ronces », un garde forestier découvre le cadavre d’une femme, même mise en scène que la précédente.

Le rapport du médecin légiste précise : femme, type européen de l’Est, blonde, 1 mètre 69, 58 kilos, âge environ 26 ans. Le corps est couvert de brûlures occasionnées par des cendres chaudes. N’a pas subi de violences sexuelles. La mort remonte à plus de deux semaines. La dépouille a été transportée sur le lieu de la mise en scène. La tête a été sectionnée sur place. Elle a été aspergée d’essence puis partiellement brûlée.

Nous n’avons aucune idée de son identité. Nous avons fait une diffusion nationale. Pour l’instant, pas de signalement de concordance, ni pour le premier corps, ni pour le second.

L’indication du médecin légiste « Européen de l’Est » a attiré notre attention. Ne voulant rien négliger, nous avons travaillé sur les réseaux de prostitution des pays de l’Est. Le lieutenant Pascal Brisson, qui a pris en charge cette recherche, vous en parlera dans quelques instants.

L’identité judiciaire, comme pour le premier crime, n’a pas trouvé d’indice matériel. Aucune trace sur le sol malgré l’humidité de la forêt : chaussures, pneus, rien.

Aucune trace sur le corps permettant de reconstituer une empreinte ou de procéder à un test ADN.

En revanche, un élément nouveau nous laisse perplexes : le chiffre III a été inscrit au fer rouge entre les deux seins. Le médecin légiste n’a pu que confirmer l’utilisation d’un fer chauffé à rouge. L’état de décomposition du cadavre ne permet pas de tirer d’autres conclusions.

Nous avons donc deux crimes commis dans les mêmes circonstances. Sans être alarmiste, je crains que nous nous trouvions en présence d’un tueur en série.

- Je partage votre avis, commandant, appuya le commissaire divisionnaire. Mais je vous en prie, continuez.

- Nous sommes aujourd’hui le 18 juillet. Pas d’autre découverte macabre signalée en forêt de Verzy, ni ailleurs. J’ai alerté les gardes forestiers. La gendarmerie de Verzy multiplie les rondes. Mais le territoire à surveiller est vaste. J’espère me tromper. J’ai également appelé le docteur Jacqueline Bardt, médecin légiste, diplômée en criminologie. Elle nous a beaucoup aidés lors d’affaires précédentes. Le docteur Bardt m’a promis de passer en fin de journée, vers 17 heures. Je lui ai transmis les deux dossiers. Je sais qu’elle les a étudiés avec beaucoup d’attention. Nous en avons discuté ensemble. Elle a dressé plusieurs profils de meurtriers possibles. Ce n’est que théorie et je préfère la laisser vous expliquer. Je vous propose d’être présents à dix-sept heures, dans cette salle. Je passe maintenant la parole à Pascal.

Le lieutenant Pascal Brisson se leva. Il fit quelques pas pour faire face au groupe.

Pascal Brisson, trente et un ans, célibataire, brun, originaire de Bordeaux, intégré depuis deux ans dans la brigade, est un bon flic. Il est le spécialiste du détail. Il a souvent relevé des indices qui avaient échappé à toute l’équipe. Il a ainsi permis de faire avancer quelques affaires importantes. D’humeur égale, il est très apprécié par ses collègues de la brigade.

- Vous connaissez, dit-il, la difficulté de suivre les filières de prostitution en provenance des pays de l’Est. Les filles bougent sans arrêt. Il est donc pratiquement impossible de savoir si elles travaillent dans un autre pays ou si elles ont eu des problèmes. Je me suis rapproché d’un collègue des mœurs à Paris et lui ai transmis les deux rapports d’autopsie. Pour lui l’âge des victimes entre vingt-cinq et trente ans ne correspond pas au profil des filles dans les filières de prostitution. Elles sont toujours beaucoup plus jeunes. Il m’a suggéré d’enquêter régionalement dans les milieux SDF. Depuis deux semaines, je fréquente assidûment les SDF des principales villes de la région. J’ai repéré quelques immigrés des pays de l’Est en situation irrégulière et les ai convaincus de me servir d’indics. Le périmètre est bien quadrillé. Si nos victimes proviennent de ce milieu, je le saurai rapidement. J’ai, bien entendu, transmis l’information à l’OCRTEH(1). Merci de votre attention !

Le commandant Landrian reprit la parole :

- René et Éric, quant à eux, ont effectué les enquêtes de voisinage. Les habitants ne sont pas nombreux en forêt de Verzy : Gardes forestiers, quelques résidences secondaires, la distillerie Guillon. Pour l’instant, rien de concret, mais nous poursuivons.

- Merci, commandant, répondit le commissaire. Puis, s’adressant à la brigade :

Ce n’est pas brillant, il faut vous remuer bordel ! Qu’est-ce que vous attendez ? Vous reprenez vos dossiers, approfondissez l’enquête de voisinage ; le moindre détail a son importance. Allez au travail ! Lieutenant Brisson, vous mettez la pression sur vos SDF. Cette piste ne me parait pas particulièrement géniale, mais, faute de mieux… Capitaine Broskovick, vous faites le point avec les gendarmes de Verzy, puisque c’est vous qui assurez la liaison avec les autorités locales. Commandant, venez dans mon bureau : j’ai à vous parler….

Paul connaissait son patron. Lorsqu’il abordait l’équipe, l’œil mauvais, ponctuant chaque phrase d’une bordée de jurons, c’est que lui-même avait dû être rappelé à l’ordre. La hiérarchie s’impatientait, les politiques, sous la pression des électeurs, étaient nerveux.

- Commandant, asseyez-vous. Le premier crime remonte à plus de deux mois et vous n’avez pas le moindre indice. Je vais faire une crise ! Je vous garantis que ça va saigner…

- Je vous assure, patron, je mets la pression sur l’équipe. Nous n’avons rien.

- Et bien commandant, Il va falloir vous surpasser et demander à vos gugusses de faire des heures supplémentaires… Je suis certain que la solution se trouve à Verzy. Mais avant, je souhaiterais entendre les commentaires du docteur Jacqueline Bardt… Sa technique, en matière de profilage déductif, a fait ses preuves. J’attache beaucoup d’importance à ce qu’elle pourra nous dire !

- Moi également, patron, c’est pour cela que je lui ai demandé de venir nous exposer son point de vue !

- Nous attendrons donc dix-sept heures !

°°°

Tony avait besoin de réfléchir. Depuis deux mois, c’était l’enfer. Il était obsédé par « l’Affaire ». Il se rendait compte qu’il allait droit dans le mur, non seulement sur le plan professionnel, mais également sur le plan personnel.

Il avait été bien inspiré d’accompagner Anne, chez les Dufresne : elle ne lui aurait pas pardonné un refus.

Depuis deux mois, il partait le matin très tôt, avant qu’Anne et les enfants ne soient réveillés. Le soir, il rentrait souvent après vingt et une heures. Mathieu et Tom étaient dans leur chambre et Anne l’attendait pour dîner. Elle ne ménageait pas ses efforts pour maintenir un semblant de vie familiale !

Sa vie de couple était en danger…il venait de le comprendre, lui aussi allait devoir se surpasser et sans tarder !

Il n’avait aucune action possible sur la durée de sa journée de travail, car était fonction d’événements dont il ne maîtrisait pas la venue. Il pouvait néanmoins aménager des disponibilités pendant le week-end, encore que …

Il appela ses parents à Paris pour leur demander de garder les enfants durant le week-end prochain. Ils furent enchantés à l’idée de passer quelques jours à Reims. Ils arriveraient le vendredi soir et repartiraient le lundi dans la journée.

Dans la foulée, Tony réserva une chambre dans un hôtel à Honfleur : Les Maisons de Léa. Il y avait déjà séjourné avec Anne. Ils en conservaient un souvenir enchanteur. Il eut beaucoup de chance, un client venait d’annuler.

Il décida d’en faire la surprise à Anne, mais de ne lui en parler que jeudi soir.

Maintenant, il se sentait libéré. Son esprit était plus clair, il allait trouver le meurtrier. Il ne savait pas encore comment, mais il était persuadé que la chance allait enfin lui sourire.

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vendredi 2 décembre 2011 - Lu 53 fois

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